Photons ou La mise en lumière

On trouve parfois dans des lieux très inattendus, et même sous des toits, des restes d'assurément très ancien océan, distillation de quelque solution originelle : un lit de sel, mer morte et sol stérile où cependant, le temps d'une projection on peut jouer avec la lumière.

On voit sur cette couche deux personnages et des poissons. Un homme, une femme, qui évoluent assez géométriquement, seuls, côte à côte, face à face, de vue en vue. Des poissons saisis, pendus, brandis, engloutis, jetés apparemment vers les figures, mais irrémédiablement figés dans l'instantané. Narrativité sans narration : mille récits sont possibles, mais tous ces récits ont été déjà mille fois racontés, sauf peut être le vôtre.

Aussi regardez-vous avec intérêt, prêts à tomber dans le panneau, dans le tableau, dans la cuve du révélateur. Et d'ailleurs votre cœur révélateur saigne un peu au-dessus du sel, du sec de la mer, de l'amer de la plaie, sur ce sacrifice de poissons argentiques, sardines en caques, noces barbares. Emotion un instant fixée, mise sous un nouvel éclairage.

Car par le sel la photo perd sa profondeur et prend du grain.

Micas roulés par la    rivière, graviers goudronnés mouillés par la pluie, supports morcelés : dislocation et perte… Le cliché couché là s'aplatit, se facette, se pulvérise, se désagrège. En même temps, de grain à grain, une lèvre pâlit, un sang est absorbé, un pleur se cristallise, un œil se dissout, un autre s'éclaire. Absorption ici/réflexion là, explosion et sauvegarde. Tout cela dans l'appareil le plus simple.

Et vous-mêmes, immobiles, vous penchez votre regard sur l'image comme Narcisse le sien vers le bassin où il cherche aussi son visage. Mais vous n'y percevez que des idoles. Idoles corrodées par l'air marin, statues de sel ranimées par les reflets, révélées à de nouvelles histoires par la surface immémoriale.

Marianne Vidal