Le sens de l'oeuvre
Dans quel sens l'œuvre va-t-elle, quand elle s'éloigne de l'origine ? Et en général, comment les choses se déploient-elles ?
Si ce sont des plantes, vers le haut. S'il s'agit de jus, vers le bas, en coulures ; ou parfois en giclures, car il en est ainsi de la nature de l'eau, que, pressée, compressée, elle jaillit.
Mais une plante, un arbuste, un arbre ne s'élancent drument, hardiment vers le ciel que parce qu'un poids bien réparti assied le faîte hardi et le tronc noueux sur la base ; inversement de la peinture, étant fluide, projetée d’un mouvement vif du poignet fuse et se pétrifie, non en tombant, mais plutôt dans un bond ascendant.
Et lorsque la peinture ou la silhouette végétale sont par quelque moyen appliquées sur une surface de dimension maniable, rien n’empêche alors de tourner et retourner ce cadre, et de varier les points de vue, de sorte qu'on ne sache plus si du liquide on voit le jet, ou bien la chute, et de la plante la cime ou les racines.
Aucune importance : on n’a jamais vu un arbre avoir le vertige, ni une herbe craindre la rotation de la terre.
D'ailleurs dans le tarot la corde tient le pendu par les pieds, il a la tête en bas et pourtant il sourit.
Cependant comment ne pas s’interroger ? Car la nature humaine, elle, n'évite pas longtemps le problème du sens.
Quand je touche terre du bout de mes pieds, est-ce que je me lève ou est-ce que tombe ? Quand le jour succède à la nuit, vais-je de l'avant ou est-ce que je descends ? Et si je décris, comment parcourir : de la tige aux racines ou du sol au ciel ?
Et le texte alors ? Il ne sait qu’aller du début à la fin…
Mais il peut bourgeonner (métaphores, renvois, allusions, notes…) et se rabougrir aussi.
Ce qui compte c’est ce qui reste.
Comme on peut enfiler des fruits d'eucalyptus pour dessiner de petits pantins sommaires, et ce qui reste à la fin c’est l’odeur ou des colonnes de peaux d’orange, et ce qui perdure à la fin, c’est la couleur qui fonce et lie ensemble les brunes calottes ;on peut troubler, fouetter, rayer, faire mousser, battre le ruisseau et ce qui reste à la fin c'est le courant.
Marianne Vidal